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lundi 1 juin 2015

LA COMMUNICATION POLITIQUE EN AFRIQUE : COMMENT ARGUMENTER POUR GAGNER ?


DE L’EMPOI STRATÉGIQUE DES CONTENUS INFORMATIONNELS

L’emploi des contenus informationnels à des fins stratégiques est trop souvent confiné au domaine de la communication institutionnelle ou à celui, non moins limité, des « opérations d’influence ». Il déborde pourtant largement ces quelques usages, qui ne sont que la partie congrue d’un champ d’action nettement plus vaste.

Communication politique et usage des contenus informationnels

L’usage du contenu informationnel est l’essence même de la communication : on ne fait passer un message que pour produire un effet, qu’il soit strictement informatif (« le ciel est bleu ») ou plus complexe, par exemple en disant « il fait beau », avec une connotation positive induite par l’usage du mot « beau » - ce qui est beau étant également présumé « bon ». Une large part de cet usage est inconsciente : l’on signifie involontairement un large panel d’informations. Cette idée fonde la psychologie moderne. L’usage stratégique du contenu informationnel relève donc bien de la communication, au sens large, mais s’en distingue par le fait qu’il nourrit l’ambition d’être en permanence conscient du signifié : il s’agit de ne communiquer que ce que l’on souhaite, tout en empêchant la diffusion des signifiés qui transformeraient ou invalideraient le message émis. Ce premier usage est celui le plus souvent admis lorsque l’on parle de « communication politique » dans le monde politique : il s’agit de diffuser un message prédéfini, et seulement lui, par des voies choisies pour en optimiser la diffusion et l’impact sur la population cible. On retrouve ici l’idée de « façonner une image », d'installer une autorité compétence d'un candidat ou homme politique par exemple.

Il ne s’agit toutefois là que d’une seule des utilisations possibles des contenus informationnels à des fins stratégiques, qui correspond peu ou prou à celle des « opérations psychologiques ». En pratique, celles-ci n’ont donc une efficacité maximale que sur une audience captive, c’est-à-dire lorsqu’elles sont pratiquées par un acteur disposant, pour cette audience, du monopole de la production de contenue informationnel. C’est la raison majeure pour laquelle la cible la plus réceptive aux activités de communication d'influence est finalement l’opinion amie, la moins exposée aux messages adverses. Cela explique pourquoi les « PSYOPS » classiques, telles qu’elles ont pu être pratiquées par les Etats-Unis au Vietnam, ou, pour l’essentiel, par l’ISAF en Afghanistan par exemple, sont peu efficaces per se, puisque l’audience qu’elles cherchent à atteindre, l’opinion adverse, est aussi celle qui leur est la moins accessible …

Le champ des signifiés peut toutefois être investi de manière plus élaborée, comme un espace de manœuvre à part entière : on retrouve ici le concept de « guerre pour l’information », qui renvoie aux notions politiques de propagande et contre-propagande. Ce second usage s’appuie sur le premier pour façonner le message émis afin d’acquérir auprès d’une audience cible donnée un auditoire qu’il s’agit de convaincre ou de manipuler. Ici, on postule d’emblée la présence de plusieurs acteurs, et aux messages émis s’ajoutent des contre-messages qui sont autant de réponses à ceux du ou des autres acteurs avec lesquels on partage une audience. La communication politique relève de cette logique, qui correspond aux « opérations d’influence ». L’enjeu est à la fois de préserver son auditoire de départ et d’en acquérir de nouveaux, ou d’accroitre le taux de pénétration des messages amis dans l’auditoire déjà réceptif pour achever de le convaincre (ou de le manipuler).

Que faire face à un acteur politique ayant le monopole informationnel ?

L’irruption de l’idée de compétition pour une même audience entre plusieurs acteurs transforme les conditions d’émission du message. Un acteur en situation de monopole informationnel recherchera le message optimum : le meilleur signifiant possible pour transmettre un signifié extrêmement réfléchi, et généralement unique. Les campagnes d’information menées par un ministère de la Communication relèvent par exemple d’une telle démarche. Mais lorsque plusieurs signifiés s’affrontent, le principe d’optimum s’efface pour céder la place au principe d’efficacité : il n’est plus question de délivrer le meilleur message, mais un meilleur message que celui du compétiteur/adversaire.

La bataille informationnelle

L’exemple politique est ici pertinent. Lorsque plusieurs candidats se disputent une élection, il devient difficile, voire presque impossible à l’un d’eux de convaincre les électeurs qu’il est le meilleur candidat possible, ne serait-ce que parce que ce message va nécessairement être dégradé par les contre-messages adverses. Il lui est en réalité simplement nécessaire de passer pour un meilleur candidat que ses adversaires du moment, un résultat qui, lui, est atteignable. L’irruption du principe d’efficacité – qui n’est pas celui d’efficience – suppose le passage du domaine de la stratégie « pure » à celui de la tactique : il s’agit bien de défendre les contenus informationnels « amis » et d’attaquer ceux de l’adversaire.

Ce combat pour imposer ses contenus informationnels est tout aussi différent du combat par les contenus informationnelles. Dans les cas précédent, le but est toujours l’émission d’un message quelconque : on cherche à émettre un tel message ou à dégrader son émission par l’adversaire. Lorsque l’on combat par les contenus informationnels par exemple sur la modification ou non de la constitution, il s’agit de se servir des signifiés comme moyens qui visent des fins plus élaborées. On recourt alors abondamment à la « tactique » informationnelle, mais on se situe clairement dans le domaine de la stratégie : c’est là où il est alors réellement permis de parler d’opérations informationnelles.

ARGUMENTER POUR CONVAINCRE
LE RÔLE DES OPÉRATIONS PAR LES CONTENUS OPÉRATIONNELS

Ces « opérations » répondent bien, en effet, à une forme d’opératique des contenus informationnels, puisqu’il s’agit d’organiser les « combats » informationnels individuels pour que la stratégie pousse le subtiliser aux fins de des campagnes. Le but ici n’est pas uniquement de faire prévaloir ses vues auprès d’une audience donnée, mais d’user de contenus informationnels pour s’en prendre plus directement à un adversaire. On est bien dans le cadre d’une conquête d'opinions. 
Les buts poursuivis peuvent être, dans ce cadre, d’appuyer des actions plus vastes. Il peut alors s’agir de créer la surprise, de pratiquer l’» intoxication informationnel » de l’adversaire, par des moyens divers : émission de faux messages, émission de message vrais, mais destinés à désinformer ou détourner l’attention. On peut aussi chercher à prendre un ascendant moral sur l’adversaire politique, par le dénigrement, minant le soutien dont il bénéficie, ou encore à le désorganiser, par des moyens identiques, en visant cette fois sa cohésion autant que le soutien dont il bénéficie.

Par ailleurs, il ne faut pas oublier le volet défensif essentiel de telles opérations, qui peuvent au contraire avoir pour objet de rétablir une réputation (c’est le principe du « whitewadhing » en communication), de la conforter ou, plus largement, d’empêcher l’adversaire de déployer ses propres opérations informationnelles. De telles opérations combinent ainsi l’information (au sens de la production de contenus informatif), l’argumentation compétitive (pouvant procéder par conviction ou manipulation, ou les deux), et l’accusation (diffamante ou non). Notons, au demeurant, que la question du signifiant et du média et de leur usage y relèvent entièrement de l’ordre de la tactique, tandis que la détermination du signifié est de l’ordre de la stratégie. Des opérations par les contenus informationnels plus évoluées peuvent chercher à atteindre directement –par elles-mêmes – un but stratégique. 

Deux catégories de buts de cet ordre se distinguent. 

Le premier est la subversion

Il s’agit ici de se servir de l’information, de l’argumentation et de l’accusation pour non plus seulement désorganiser un adversaire, mais le subvertir : retourner son organisation contre lui, créer non plus du désordre, mais un (ou des) « anti-ordres » qui mineront durablement sa capacité à agir. Ce stade élevé d’offensive par les contenus informationnels est, bien évidemment, un acte de politique voire de guerre informationnel, même s’il est mené seul. Il s’agit clairement d’une ingérence qui peut être qualifiée de véritable invasion par les contenus informationnels, et ses buts sont comparables à ceux d’une invasion par les contenus informationnels. Le but est le renversement de l’ordre établir pour le remplacer par un autre, qu’il s’agisse du sien propre ou d’un ordre neuf plus conforme aux intérêts poursuivis.

Plus discret et moins agressif, mais tout aussi efficace, 

le second consiste à manipuler directement l’adversaire, 

en le transformant en audience. Le but est soit, classiquement, de le pousser à agir dans un certain sens, soit, plus subtilement, de déterminer son discours, de le pousser à façonner celui-ci de la manière souhaitée. On se bat alors par les contenus informationnels pour décider de la teneur de ceux produits par l’adversaire. Il est évident que cela s’apparente à de la subversion, mais demeure en revanche en deçà du casus belli : on n’envahit pas, mais on influence (ou l’on contraint) la production de contenu adverse, ce qui équivaut à une subversion « douce », qui opère d’ailleurs naturellement : l’influence française dite culturelle ressortit largement de ce dernier mode d’action.

Le contour de l’action stratégique par les contenus informationnels établi, se pose ensuite la question de leurs méthodes d’émission  quel(s) signifié(s), quels médias utiliser pour véhiculer quel(s) signifiant(s) ? La réponse à cette question est évidemment éminemment dépendante d’un contexte spécifique, et en particulier des buts poursuivis. Qu’il s’agisse d’informer, d’argument ou d’accuser –ou de désinformer, de contre-argumenter ou de disculper -, l’essentiel est que le message soit audible et cohérent dans l’ensemble. C’est en la matière d’ailleurs plus l’attitude de l’émetteur du contenu que celle de son audience qui compte : c’est lorsque celui-ci devient obsédé par le contenu non conforme au signifié qu’il souhaite promouvoir que son action est paralysée, et pas l’inverse. Il en va de même dans le cas d’une compétition ou d’un conflit par les contenus informationnels.

Par Patrice PASSY
Conseil en Intelligence Economique et Communication d'influence

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