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dimanche 6 janvier 2013

AFRIQUE FRANCOPHONE ET LA COLONISATION : LE TEMPS DES VICTIMES


INTELLIGENCE DES CRISES ET VICTIMOLOGIE

AFRIQUE FRANCOPHONE ET LA  COLONISATION : 
LE TEMPS DES VICTIMES


Par Patrice PASSY
Conseil en Intelligence Economique


Définition d'une victime
 
A propos de la définition d’une victime la résolution 40/34 du 11 décembre 1985 de l’Assemblée Générale des Nations Unies, portant Déclaration des principes fondamentaux de justice relatifs aux victimes de la criminalité et aux victimes d’abus de pouvoir : "…entend par victimes [de la criminalité] des personnes qui, individuellement ou collectivement, ont subi un préjudice, notamment une atteinte à leur intégrité physique ou mentale, une souffrance morale, une perte matérielle, ou une atteinte grave à leurs droits fondamentaux, en raison d’actes ou d’omission qui enfreignent les lois pénales en vigueur dans un État membre, y compris celles qui proscrivent les abus criminels de pouvoir…."
On entend par victimes [d’abus de pouvoir] des personnes qui, individuellement ou collectivement, ont subi des préjudices,… en raison d’actes ou d’omission qui ne constituent pas encore une violation de la législation pénale nationale, mais qui représentent des violations des normes internationalement reconnues en matière de droits de l’homme… ».


Qu’est-ce qu’une victime de la colonisation française en Afrique ? 

    C’est tout Royaume puis État d’Afrique francophone qui souffre d’un préjudice financier, matériel, physique, psychique suite à un démembrement de ses systèmes d’autorité, de pouvoir et de gestion traditionnelle ayant pour conséquence la déstructuration des systèmes sociaux, culturels ou moraux du fait d’agissements malveillants, des stratégies de prédation économique mise en place par la puissance coloniale. 
    Une victime de la colonisation française est donc une entité qui a subi une succession de dépossessions structurelle, organisationnelle, fonctionnelle et économique coordonnées préjudiciables à son développement harmonieux. Nous savons tous qu’une situation intense, choquante, et indicible déborde souvent les défenses d’un individu, d’une communauté humaine qui n’arrive plus à faire sens, avec pour conséquence la désorganisation de l’histoire, de la personnalité, du sujet ou du groupe communautaire. 
   La « rupture de la chaîne signifiante » comme le disent les victimologues du fait de l’esclavage, la colonisation, la décolonisation et le système de dépendance intégrale post colonial a dépersonnalisé et déréalisé l’homme africain francophone. 

De quoi je parle en 2013 ? 

Je parle du « meurtre  africains » c’est à dire de quelque chose dont on nie en France l’existence même à savoir : que l’État colonial était et demeure  un meurtrier qui a semé et dans sa nouvelle version continue à semer la mort, la corruption, la désolation. C'est là le problème des intérêts français, qui en pérennisant sa zone de confort stratégique est toujours un meurtre en puissance, sinon actuel. 

Le « crime colonial des Afriques »


Le « crime colonial des Afriques » est inséparable du « meurtre africains ». En Afrique francophone, les meurtres n’ont pas seulement été commis par des bandits politiques : il y a des « meurtres économiques » organisés sur une vaste échelle par les intérêts français, par l’État colonial, par des «hommes de paille de l’État post-colonial» déjà au pouvoir ou qui viennent seulement d’être placés à la tête des États. Chose curieuse en 2013, devant tous ces meurtres, l'horreur de la « mort africaine » se montre émoussée ou même absente de l’histoire française, alors que cette horreur devrait être doublement intense, puisqu'il s'agit de la mort des vies humaines, des espérances, des avenirs, des futurs africains, des développements. Dans ce « meurtre des Afriques », il y a une absence, celle de la peine de mort. Il y a donc eu absence d’études d’impacts de la colonisation sur l’état des « Républiques sœurs d’Afrique », d’enquêtes nationales sur les liens de causalités entre hier et aujourd’hui, de justice, donc absence de réparation et de dommages et intérêts. 

Tout ordre nouveau est bâti sur l’homicide 

Sans peine de mort, la « rupture de la chaîne historique » n’a jamais été considérée par le colon comme un meurtre. Pour dominer, maintenir sa domination, réaliser les travaux forcés, modifier le cours de l’histoire, il a fallu en pays colonial tuer, tout tuer pour vaincre ses propres peurs d’esclave du développement économique. Celui qui veut dominer est toujours obligé de tuer, et comme la puissance coloniale vit dans une crainte perpétuelle d’être déclassée dans le rang mondial, elle ne peut faire autrement que de tuer. La peur de perdre la lutte dans la suprématie mondiale contre les anglo-saxons, a obligé l’État colonial a semé les retards là où elle était en charge de mettre en valeur les ressources. La peur de son retard face aux anglais, a obligé la « puissance tutélaire » à structurer et organiser le retard des peuples sous sa domination.  Être maître des lieux, celui qui les organise, en illustration, l’éducation, la religion, les sciences occultes, le droit, la zone franc, la francophonie, les grandes messes franco-africaines, le formatage mental, psychologique, et culturel, la culture, l’image et autres sont à l’évidence, les piliers de cette organisation française pour la France. Le dire ne veut dire qu'on est contre la France, mais qu'on s'inscrit dans une démarche d'un droit d'inventaire.

Tout ordre nouveau est bâti sur l’homicide. Cela est d’autant plus vrai que rétrospectivement, le fait colonial a représenté la volonté précise du colon de briser la continuité ontologique, par une intelligente interruption de la continuité existentielle propre des africains. Le système colonial en disposant de la vie des africains s’est définie comme la mesure de toute chose. L’œuvre de civilisation française offre encore à ce jour le spectacle et les conséquences d’une volonté démesurée qui a révélée les facettes d’une expropriation et d’une corruption des existences sans opposition. Pour exister contre les africains, les intérêts français ont créé un ordre nouveau puis disposé d’un espace français en Afrique francophone. 

La zone d’influence française en Afrique francophone



La zone d’influence française en Afrique francophone, un espace économique dédié aux intérêts multiformes et transversaux. La mise en place de cet espace s’est fait dans la violence (conquête militaire des territoires, tracé des frontières sur des bases plus qu’approximatives, imposition de la domination françaises, définition d’un nouveau système de pouvoirs, nouvelle organisation et administration etc…) une violence qui a trahi la volonté du pouvoir absolu de tout ordonner dans un sens que seule la puissance régnante devait et pouvait maîtriser. 

Pour être et durer, il fallait prévoir, expliciter, disposer de relais locaux pour démontrer l’utilité du « meurtre africains » car, cette conquête était bien consciente, du fait qu’elle brisait l’harmonie africaine et détruisait la beauté tant visible qu’invisible de ces royaumes. Cette violence s’inscrivait dans une stratégie de nuisance à long terme des équilibres, des ordres qui garantissaient l’intégralité des cohésions africaines. Cet ordre nouveau a donc assigné l’africain au néant, un néant vécu comme un vide subséquent à une réactivité altérée, saisi comme rupture historique. 

Comme un refus français de l’altérité des royaumes conquis et aussi comme une expulsion culturelle des « incultures africaines ». Une expropriation de ses richesses, de toutes les richesses des peuples et royaumes africains. Cette violence destructrice a ainsi marqué le blocage irrévocable de la continuité ontologique qu’aucune repentance, ni dédommagement ne saurait ni remplacer, ni compenser. En effet, les conquêtes coloniales ont été l’apogée d’une affirmation du moi français sur le « non moi africain ». Sous ce rapport, le colon rendait hommage à la liberté qu’il a su gagner dans sa lutte pour la maîtrise des éléments naturels. 
 
La mission civilisatrice 
 
Les grands sorciers, les griots et les rois des royaumes africains n’ayant pas rencontré le même succès dans cette lutte, les têtes bien pensantes des siècles des lumières, ont pensé pour les, africains, c’est à dire comme le dit Nelson Mandela, contre eux. Il fallait apporter la « lumière » dans ces contrées « noires » de peau, de cœur, d’esprit. Élever ces esprits bas vers les hauteurs de la connaissance occidentale du monde, de la culture française, de la philosophie, du beau. Cette fameuse mission civilisatrice n’avait pour vraie mission que de réaliser le propre rayonnement du pays des droits de l’homme, dans sa lutte d’influence mondiale contre les anglais. 

Cet acte destructeur n’est pour les français que l’expression d’une création : celle voulue par la nature des intérêts français. Ainsi la colonisation est à la base une destruction irréparable, le symbole le plus flagrant de la déstabilisation de la réalité de l’africain, et de la décomposition de son unité.
 
Nous n’avons pas la paix ni au dedans, ni au dehors… Martin Luther King 

Les africains ayant accepté la mort de leur Beauté tant visible, qu’invisible en laissant aux « Gens venus d’ailleurs » la faculté de nuire à l’équilibre qui garantissait l’intégralité leur être. Les afro-français à force d’avoir honte d’eux, les antillais à force de déni historique, tous ont « accepté » que l’Autre puisse limiter, l’illimité africain. 
 
Prendre possession et dominer, signifiait et continue à signifier, le triomphe de la conscience du meurtrier sur celle de la victime. Cette conscience aigüe de sa supériorité a ordonné les homicides français en terre conquise africaine, elle a garanti le statut quo du nouveau réel, tel que le meurtrier l’a voulu et présenté aux français, aux africains et au monde. 

Un réel sans meurtre, une expropriation sans qualification juridique, une douleur sans victime, car la colonisation ne doit être perçue que, comme l’histoire économique d’une puissance en quête de suprématie. Elle s’est tout naturellement accaparée du réel africain, de la vision africaine du monde, confisquée ses intérieurs, les condamnant ainsi à la plus passive des passivités. En témoigne la désertification en progression continue d’une alternative radicale au pathétique africain, l’absence d’une pensée authentique, la mollesse des engagements face à la complexification croissante du monde et aux agressions des temps modernes. 
Le « Meurtre Africains » s’interprète donc à ce jour comme l’acte fondateur, et constitutif de l’histoire et des rapports franco-africains depuis 1830. Il se situe à la rencontre du choix français qui a été de prendre possession des terres, d’imposer sa culture, sa langue et sa religion par le sacrifice de « la vie » des propriétaires des lieux. Cette prise de possession de la France sur les terres africaines symbolise encore le privilège de la force de ses idées, du génie français, de sa force militaire, des effets pervers et indirects sur le « moi africain ». La France a ainsi développé et mise en exergue sa capacité à modifier le cours des Histoires pour les effacer de son histoire, pire de l'histoire africaine, c’est à dire la réduction au silence quasi permanent de l’homo africanus. Précisons tout de même Homo-africanus en tant qu’existence historique. 

La folklorisation des souffrances des victimes du « meurtre africains ».

Cette victoire française sur leurs terres a immédiatement été suivie de conséquences. 


Il y a eu, en effet comme résultats : 

la suppression de nos mots, générateur de maux pour notre avenir, 
puis l’effacement de nos paroles, donc de nos identités avec pour corollaire la folklorisation de nos souffrances. 

Cette folklorisation s'est traduite par un rejet : le rejet de leur entité, une atteinte au devenir de leur être. En d’autres termes, la perte du sens et des actions. 
A toujours parler des excès de fièvre (pauvreté, guerre, dette, sous-développement…) dont souffre mon continent on en vient à oublier le virus et surtout le laborantin malveillant qui volontairement l’a inoculé : la colonisation française. 
         
Cet acte destructeur se veut être un geste éternisant le rapport médecin-malade. La France a organisé chez les Etats africains le besoin de France. A force de perpétuer les infériorisations qui ont desséchées la pensée structurante, interdites l’utopie, tout a été volontairement mis en place pour priver l’africain d’une définition autonome du monde. Le résultat est sans équivoque. Sans vision africaine du monde, les africains n’agissent que très peu ou presque pas sur le monde, ils réagissent toujours par mimétisme français depuis pour subsister et survivre. 

La fille aînée de l’Église romaine n’a curieusement pas de mémoire lorsqu’il s’agit de sa période coloniale. Elle dissocie tout, éparpille tout, elle se permet même d’ignorer des pans entiers de son histoire. C’est de bonne guerre. 
Ignorer est souvent le meilleur moyen de refouler ses peurs, ignorer sa victime est la tentation fréquente pour diluer ses remords car, elle permet de refouler au loin l’idée des comptes, la perspective d’être reconnu coupable. Ignorer sa victime, tant sur le territoire français que sur les territoires des africains, est aussi un privilège que seule la France peut se permettre, c’est la preuve de sa force, celle de tout dissimuler, de tout corrompre. C’est l’ultima ratio de sa maîtrise du contexte historique que notre présent tutoie, interroge, secoue et veut casser, excédé par tant mensonges. Elle dissimule sans remord les effets de sa présence, « avancez jeunes africains, ne regardez plus le passé, nous ne sommes pas les seuls responsables, l’avenir est devant vous », tel est le nouveau credo des acteurs politiques et des africanistes. 

La France justifie ses crimes coloniaux et post coloniaux. Elle a formé des historiens pour ça. Elle n’a pas tort, c’était une nécessité suffisante, mais aujourd’hui sa marge du choix de sa vérité se rétrécit, disons qu’elle n’a plus de choix sur cette histoire là. La vérité libère on le sait, la France le sait. 
La vérité en l’occurrence est un ensemble d’actions concertées visant à restituer les contextes  déstructurants pour mieux comprendre le présent africain. Le paradoxe est que sur l’avenir, les africains ont le choix d’être libre ou de souffrir de cette vérité ou encore de continuer à être enchaînés, pour toujours souffrir du manque de mémoire qui rend impossibles les futurs choix. 
Cheikh Anta Diop : « pour les hommes il n’y a pas d’unité sans mémoire : il s’agit de restaurer la conscience historique africaine. » 
 
En guise de conclusion
 
Dans le contexte colonial, c’était le temps du colon. Dans le contexte de la décolonisation c’était le temps de la guerre froide c'est-à-dire le maintien des zones d’influences. La nouvelle donne mondiale nous permet d’activer à ce jour :
le temps des victimes. 

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